Art contemporain. De l'or pour la Chine
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Ventes. Les oeuvres s'exportent, les enchères flambent.
Artistes et collectionneurs chinois s’imposent sur le marché de l’art international. À Paris, à Pékin et aux foires artistiques de Shanghai.
Cinq cercles entrelacés, les anneaux des jeux Olympiques, tracés dans une terre détrempée, s’effacent peu à peu comme un château de sable sous l’action des vagues.Au loin, une famille chinoise admire le soleil à l’horizon… Cette grande photo intitulée Glory of Hope (“Lueur d’espoir”) par Wang Qingsong, actuellement exposée au musée Maillol à Paris, apparaît particulièrement emblématique en cette fin d’été. Que restera-t-il des JO ? Certainement beaucoup plus que ces quelques traces dans la boue.
Les Chinois en sont les premiers persuadés, y voyant, comme sur la photo décrite, l’aube de temps nouveaux.Les artistes ne sont pas les moins bien servis. Dans le domaine de l’art, comme dans tous les autres, la Chine connaît une mutation extraordinaire. En trois ans seulement, les choses ont progressé à une allure vertigineuse.
Tandis que Beaubourg voit s’enliser son projet d’antenne à Shanghai et que celle projetée par le Guggenheim à Pékin n’a toujours pas abouti, les autorités chinoises prévoient l’ouverture de 1 500 musées dans les dix prochaines années. À peine les jeux Olympiques terminés, se profile déjà sur le sol chinois l’Exposition universelle de 2010 à Shanghai. En ce mois de septembre, la mégapole, grande rivale de Pékin sur le plan des arts, fait déjà parler d’elle, accueillant pour la deuxième année la grande Foire artistique d’Asie-Pacifique,ShContemporary 08.Ce rendez-vous international où les plus importantes galeries de la zone Asie sont invitées à cohabiter avec les galeries occidentales est la plate-forme asiatique pour le marché de l’art international. Ayant déjà accueilli 35 000 visiteurs en 2007, elle réunit cette année une centaine de galeries venues de vingt pays. Parmi elles,huit galeries françaises qui, dans leur “écurie”, ont toutes des artistes asiatiques : Albert Benamou, Jérôme de Noirmont, Paul Frèches, Laurent Godin, Jean-Gabriel Mitterrand et Daniel Templon, rejointes, cette année, par Patricia Dorfmann et ColletPark.
Les relations sino-européennes dans le domaine des arts ne sont pas nouvelles et remontent au moins au XVIIIe siècle, époque où le peintre et architecte jésuite Giuseppe Castiglione travailla au service des empereurs chinois. Plus récemment, elles ont pris des allures de partie de ping-pong (ou de bras de fer), surtout concernant la France, à l’image de la diplomatie entre notre pays et l’ancien empire du Milieu.Si celui-ci doit son premier musée d’art contemporain chinois au couple de collectionneurs belges, Guy et Myriam Ullens (inauguré en novembre 2007 dans une ancienne usine à Pékin, l’UCCA est aujourd’hui dirigé par Jérôme Sans, ex-directeur du palais de Tokyo), plusieurs artistes contemporains, pour marquer leur mécontentement face aux incidents survenus, à Paris, autour de la flamme olympique, ont boycotté au dernier moment l’importante exposition hommage que leur rend ces jours-ci le musée Maillol. Côté salle de vente, rappelons que le 10 avril dernier, une photo de Carla Bruni nue, réalisée par Michel Comte en 1993, fit flamber les enchères chez Christie’s, raflée par un collectionneur chinois, pour 91 000 dollars !
L’anecdote fait sourire mais elle montre l’importante avancée de la Chine sur le marché de l’art international. Celle-ci a désormais ses grands collectionneurs (Guan Yi à Pékin) et ses “grands artistes”qui, vendus quelques milliers d’euros il y a encore trois ans, en valent aujourd’hui des millions.Le désormais célèbre Zhang Xiaogang avec ses personnages au masque uniforme, le regard flottant dans le vide, voyait récemment son Portrait de famille adjugé 3,16 millions d’euros chez Sotheby’s à New York, tandis que l’Exécution (en riant) de Yue Minjun, représentant du mouvement cynique réaliste et reconnaissable à ses personnages hilares, se vendait à Londres, i l y a un an, pour 3,81 millions d’euros. Le record demeure l’ensemble des quartorze dessins réalisés à la poudre à canon par Cai Guo-Qiang, vendus chez Christie’s à Hong Kong, en novembre dernier, pour 6,08 millions d’euros.
Une critique acerbe de la Chine d’hier et d’aujourd’hui
De ces nouveaux artistes chinois, le musée Maillol propose de donner un aperçu à travers les oeuvres (pour certaines un peu secondaires,malheureusement) d’une trentaine d’entre eux. Au premier regard, beaucoup de couleur, de résine, de figuration, de critique, de violence, d’ironie, voire de cynisme, pour un art qui, s’étant trop longtemps tu sous l’effet d’un maoïsme autoritaire, a beaucoup à dire sur son présent et son passé.Comme chez les artistes russes, au moment de l’effondrement du bloc communiste, les oeuvres s’imposent avant tout par leur contenu (parfois au détriment de leur esthétique), délivrant des messages que chacun pourra décrypter facilement avec quelques explications, ce qui n’est déjà pas si mal comparé à une bonne part de l’art contemporain international vide de sens ou abscons ! Côté forme, le marbre côtoie les matériaux “toc” ; la poésie, la laideur ; pour le meilleur et pour le pire. Chacun jugera. Les supports sont, comme dans le reste du monde, assez variés : peinture, sculpture, photographie, performance et vidéo.
La liberté d’expression en Chine ne se fit pas en un jour.En 1979, le groupe Xing-Xing (“Les Étoiles”), avec des individualités comme Wang Keping, connu pour son Idol (un Mao sulfureux aux traits de Bouddha), fut le premier à organiser une exposition d’“avant-garde”. Installée dans un parc le 26 septembre 1979, en principe pour trois semaines, elle fut décrochée par les autorités trois jours plus tard. Nombre de créateurs partirent alors vivre à l’étranger. Il faut attendre 1985 et l’exposition de Rauschenberg au palais des Beaux-Arts de Pékin, pour que les artistes, constitués en quatrevingts groupes non officiels, connaissent une liberté relative. Ceux exposés au musée Maillol, pour certains passés en quelques années des faubourgs de Pékin à la Biennale de Venise, font partie des pionniers comme de la nouvelle génération.Une grande part d’entre eux montrent un art engagé, se livrant à une critique acerbe du présent ou du passé chinois.
C’est tout d’abord cet emblématique cosmonaute doré, le Gold Cosmonaut de Sheng Qi, au doigt amputé, adieu non exempt de critique à la Chine d’hier (l’artiste lui-même se mutila au lendemain des événements de 1989). Ici, comme le pop art ou nos nouveaux réalistes dans les années 1960, on condamne la société de consommation en érigeant des sculptures en chewinggums et emballages Hermès (Jiao Xingtao) ou en mariant d’anciennes images de propagande aux grandes marques d’aujourd’hui (Partagas, par Wang Guangyi). Là, on s’inquiète des vastes mutations urbaines du pays (500 millions de ruraux devraient s’installer dans les villes d’ici à 2020) telle cette grinçante photo de Wang Qingsong, Dream ofMigrants,dont les dizaines de figurants se partagent une maison en ruine. Ailleurs encore, on dénonce le machisme ou la société du paraître à travers de très kitch portraits de femmes au maquillage excessif (Feng Zhengjie).Provoc ? La Chine est aussi capable de l’être.Ainsi Yan Lei qui, il y a quelques années, envoya à des artistes de fausses invitations à la célèbre Documenta de Kassel, en Allemagne, créant le trouble dans le milieu de l’art. Un pavé dans la mare aux eaux par trop dorées de la création contemporaine en Chine…

















